Mars 1274. Dans le monastère de Saint-Antonin, Arnaude, veuve de Raimond Delrase et hospitalière de Cordes, fait face aux inquisiteurs Ranulphe de Plassac et Pons de Parnac. Initialement, elle se défend en niant toute connaissance d'hérésie, affirmant n’avoir jamais vu de parfaits ni d’adorateurs. Toutefois, sous l'intense pression de la torture, ses souvenirs refont surface et elle dévoile un univers clandestin de croyances interdites.
Cette époque est marquée par la traque des dissidents cathares, plus de quarante ans après la croisade contre les Albigeois. À Cordes, fondée en 1222 par le comte Raimond VII, la foi des 'bons hommes' perdure, transmise principalement entre femmes malgré la menace de l'Inquisition qui pèse sur elles.
Exploration d'une cosmologie secrète
Soupçonnant un réseau secret autour d'elle, Arnaude se remémore sa prise de contact avec Raimonde Moulinier, qui lui jura de garder le secret au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit. Après un baiser scellant leur serment, Raimonde l'invite à rejoindre les 'justes' pour se soustraire à l'influence de Rome et à la vénération de la Vierge. En effet, ces 'justes' rejettent ces doctrines, prônant une foi profonde basée sur un contact direct avec l'absolu.
Des figures telles qu'Esclarmonde, sœur de Raimonde, et Huguette de Campes, apportent leur soutien à ce mouvement secret. La pratique du 'consolament', un baptême de l'Esprit destiné aux moribonds, illustre l'essence même de leur foi. Pour ces dissidents, la cosmologie dualiste positionne le diable comme créateur du corps humain, tandis que Dieu confère l'âme, ce qui aboutit à une lutte intérieure permanente au sein de chaque croyant.
Une foi à la lumière de la peur
Bezera, surnommée 'la Biterroise', renforce ce tableau : elle affirme que la Vierge n'est pas la mère de Dieu et prêche un salut universel pour toutes les âmes. D’ailleurs, elle arbore une cordelette nouée près du cœur, symbole de son appartenance à ce groupe clandestin. Cela ne manque pas d'attirer la méfiance des autres sages-femmes, qui finissent par la boycotter.
Ce fragile équilibre est rompu lorsque Raimonde est dénoncée, entraînant une cascade de trahisons. La peur s’installe. Pierre Isarn, son époux, craint pour leur sécurité, conscient que la délation peut être fatale. Lorsque les inquisiteurs font pression sur Arnaude, elle cède et livre des noms, trahissant ainsi de nombreuses personnes. Peu d’entre elles franchissent l’épreuve de la torture sans se briser.
Conservé au fonds Doat à la Bibliothèque Nationale de France, le témoignage d'Arnaude ouvre une perspective rare sur le déclin de la dissidence cathare. Il s'agit d'une foi désormais souterraine, portée et transmise par des femmes, scellée par un baiser et, finalement, trahie par la peur.







