TRIBUNE. « La France s’est bâtie autour de ses petites et moyennes villes bien plus que de ses métropoles. » Cette déclaration de Georges Pompidou trouve un écho troublant aujourd'hui dans un pays où les provinces, souvent vulnérables, semblent s'éteindre au profit d'une capitale absorbant l'essentiel de l'activité économique, déplore l'écrivain Michel Faure.
À l’approche des élections municipales, la question du commerce de proximité devient une préoccupation politique cruciale. Les études réalisées par la Banque des Territoires révèlent que la revitalisation des centres-villes figure parmi les priorités des électeurs, surpassant même des thèmes tels que la sécurité ou les problèmes de circulation. Les Français, à 64 %, manifestent un attachement indéfectible à leur centre-ville, malgré une ambiance inquiétante où émergent des zones désolées, parsemées de vitrines inoccupées et de rideaux baissés.
Pourtant, dans les centres-villes français, le taux de vacance commerciale dépasse régulièrement les 10 %. Ce chiffre devient alarmant dans certaines villes comme Châtellerault, Forbach ou Nevers, où il atteint même 20 %. À Limoges, la fermeture de marques comme Camaïeu ou André n’a pas été compensée par de nouveaux arrivants. La fermeture des magasins entraîne une baisse de la fréquentation, exacerbant le phénomène d'abandon.
Dans le secteur du textile et de l'habillement, la situation semble particulièrement préoccupante. Entre 2019 et 2022, l'emploi dans ce domaine a chuté de 10,5 %, et selon l'Alliance du commerce, 1 451 points de vente ont fermé de 2020 à 2023, entraînant la perte d’au moins 7 724 emplois, dont 4 000 pour 2023 seule. Les raisons de cette hécatombe sont multiples : grandes enseignes, montée des boutiques de seconde main, aversion des consommateurs à dépenser leur argent, et concurrence des géants du e-commerce. Ce phénomène est exacerbé par l'existence croissante des hypermarchés en périphérie.
Une dévitalisation en cours depuis des décennies
Ce vide commercial n'est pas un phénomène récent. Il est en grande partie le résultat de choix en matière d’aménagement du territoire depuis les années 1980. À cette époque, près de trois communes sur quatre comptaient encore au moins un commerce. Aujourd'hui, 62 % des communes sont dépourvues de tout point de vente. L'étalement urbain a progressivement chassé les ménages modestes vers la périphérie, amplifiant ainsi une dynamique de désengagement commercial.
Les commerçants se trouvent ainsi contraints de suivre cette migration, favorisés par des infrastructures comme les parkings gratuits et l'accessibilité automobile des zones commerciales situées en périphérie. En revanche, les centres-villes font face à la flambée des loyers, la concentration des flux piétons sur quelques artères, et le dépérissement de leur fonction centrale.
« Pour un commerce indépendant, les prélèvements obligatoires et charges fixes représentent souvent plus de 45 % du chiffre d’affaires »
La pression fiscale et sociale pèse également sur le commerce de centre-ville, qui doit faire face à des charges de fonctionnement excessives. Les cotisations sociales en France font partie des plus élevées d’Europe, sans oublier la contribution foncière, les taxes locales ainsi que les coûts énergétiques. En conséquence, un commerçant peut consacrer jusqu'à 30 % de son chiffre d’affaires au seul loyer, alors que ses marges se trouvent déjà dramatiquement réduites.
Un bouleversement de l'industrie
Cette transition s’accompagne d'une transformation significative de l'industrie. La mondialisation a provoqué une désindustrialisation rapide, notamment dans le secteur textile. De près de 400 000 emplois dans les années 1970, ce secteur ne compte plus qu’environ 60 000 aujourd'hui, les entreprises ayant largement délocalisé leurs productions.
L’arrivée de chaînes internationales telles que Zara et H&M a également remodelé le paysage commercial. Ces géants privilégient une rotation rapide des collections, laissant peu de place à la concurrence des commerces traditionnels. Ce modèle, couplé à un pouvoir d'achat en déclin, place la population dans une situation délicate où l'habillement devient l'un des premiers postes de dépenses sacrifiés.
Le succès des plateformes étrangères révèle un pays où produire, commercer et consommer coûte trop cher
Dans ce contexte, le commerce de centre-ville se retrouve dans une impasse : des coûts d'exploitation parmi les plus élevés d’Europe face à un pouvoir d'achat déjà contraint. La recherche du meilleur prix, encouragée par des alternatives telles que la seconde main et le commerce en ligne, n’a pas suffi à justifier l’effondrement du commerce traditionnel.
Des mesures publiques éloignées des réalités
Pour remédier à cette situation, de nombreuses politiques publiques ont été mises en place, comme le programme Action Cœur de Ville, lancé en 2018, qui concerne 244 villes moyennes. Plus de 12 milliards d’euros ayant été mobilisés par l’État. Malgré cela, la vacance commerciale continue son ascension, même dans les villes identifiées comme prioritaires. Les discours restent optimistes, tandis que les réalités sur le terrain racontent une histoire différente.
Sans un retour à des dynamiques de vie réelles – logements habités, commerces de proximité, services publics visibles – il semblerait illusoire d’espérer une renaissance de ces centres-villes. Un retour en force des habitants et de leurs besoins quotidiens s’impose comme priorité pour éviter que ces territoires ne continuent de se vider lentement.







