TRIBUNE. Alors qu’un règlement de comptes administratif s’installe dans la mémoire collective, Walter Benjamin, lui-même touché par les attaques de l'État islamique qui ont causé la mort de 35 personnes et blessé 340 autres le 22 mars 2016, déplore le traitement réservé aux survivants.
Le 22 mars 2016, la Belgique était frappée en plein cœur. Les attentats de l’aéroport de Zaventem et de la station de métro Maalbeek ont laissé des cicatrices invisibles mais indélébiles, et une décennie plus tard, une réalité alarmante émerge : l’administration belge exige le remboursement des indemnités cruciales. Un paradoxe troublant qui souligne une forme de double peine pour des victimes déjà éprouvées.
Des Débiteurs aux Yeux de l'État
Je suis l’une de ces victimes. Depuis les attaques, je vis avec une pension de 2 099 euros par mois, une somme qui ne constitue pas un privilège mais bel et bien la reconnaissance d’un traumatisme profond. Elle contribue à compenser une existence bouleversée par des blessures physiques, des opérations médicales, des douleurs chroniques et une incapacité à reprendre une vie normale. Cet argent est aussi destiné à faire face à des charges que l’on peine à imaginer sans l'expérience directe d’une telle tragédie.
Le choc est venu en juillet 2025, lorsque j’ai reçu une notification du Service fédéral des pensions m’informant que ma pension serait révisée à 762 euros par mois, en invoquant un « trop-perçu ». Pire, une dette serait désormais comptabilisée à mon nom, alimentant un sentiment de désespoir et d'injustice.
Cette décision découle d’une interprétation de la loi du 18 juillet 2017, qui stipule qu’une pension de dédommagement ne peut être cumulée avec certaines indemnités versées par des assureurs. Il s’agit de fonds versés par l’assureur de l’aéroport pour couvrir les soins médicaux immédiats, intérimaires en attendant les règlements des indemnisations définitives.
Une Charge Insupportable
Ces montants n’étaient cependant pas conçus pour enrichir qui que ce soit, mais pour pallier des nécessités urgentes. On les a utilisés pour des soins médicaux, des équipements adaptés, des déplacements imposés par l’état de santé, et un soutien psychologique pour moi et ma famille, marquée par les répercussions de l’attaque.
Un nombre croissant de victimes, estimé à 57, se retrouve ainsi pris au piège de ce calcul administratif qui semble déconnecté de la réalité humaine. Selon certaines estimations, le montant réclamé pourrait atteindre jusqu’à 150 000 euros pour certains d’entre nous. Nous devenons des débiteurs aux yeux de l’État, au lieu d’être considérés comme des individus ayant survécu à un acte de terrorisme.
Comment expliquer qu'une telle révision se concrétise dix ans après les événements ? Pourquoi des versements destinés à couvrir des soins soient-ils requalifiés de la sorte, mettant en péril l'équilibre précaire de vies déjà ternies par la tragédie ?
Aucune victime du terrorisme ne devrait avoir à lutter pendant dix ans pour faire reconnaître ses droits.
Les expériences de plusieurs victimes illustrent une réalité tragique : la violence administrative imposée par l'État apparaît comme une agression supplémentaire. La première peine a été infligée par le terrorisme ; la seconde découle d'une indifférence bureaucratique qui anéantit toute compassion.
Alors que la Belgique se prépare à commémorer les dix ans des attentats du 22 mars, il est crucial de rappeler que cette mémoire collective doit se conjuguer avec un véritable soutien aux victimes. Au lieu de cela, nous devons affronter l'angoisse de devoir rembourser des sommes que nous avions perçues comme nécessaires à notre survie.
Nous ne demandons pas des privilèges. Notre exigence est simple : que la promesse de solidarité faite aux victimes soit honorée. La justice ne doit pas se limiter à juger les terroristes, mais doit aussi veiller à ne pas abandonner ceux qui portent encore les cicatrices de leurs crimes.







