[Cet article a été publié pour la première fois sur notre site le 3 mai 2026 et republié le 29 mai]
La tension croissante autour du détroit d’Ormuz, actuellement verrouillé, alimente les craintes d'une pénurie mondiale d’hydrocarbures. De cette manière, chaque nation tente de constituer ses réserves, un phénomène déjà observé durant la pandémie de Covid-19, selon une analyse du "New York Times". Toutefois, cette tendance au repli sur soi contribue à aggraver les inégalités et la crise énergétique actuelle.
Au sein des manuels d’économie, la flambée des prix de l’énergie en raison des conflits au Moyen-Orient devrait mettre en lumière les dynamiques du marché. Cependant, dans la réalité, les inégalités et les rapports de force s’avèrent souvent dévastateurs.
La guerre a largement perturbé les approvisionnements en pétrole en provenance du golfe Arabo-Persique. Les pays économiquement robustes, tels que la Chine, le Japon, certaines nations européennes et les États-Unis, parviennent à sécuriser leurs besoins en débloquant des budgets conséquents. D’autres, en revanche, restreignent leurs exportations pour garder leurs ressources, ce qui provoque une flambée des prix à l'échelle mondiale. Ce phénomène menace particulièrement les pays en développement d’Asie, d’Afrique subsaharienne et d’Amérique latine.
Ce contexte est décrit par de nombreux économistes comme un recours aux réserves de précaution.
"La loi de la jungle"
"Le marché ne distribue pas les ressources de manière équilibrée ; il reflète plutôt une loi de la jungle, remarque Isabella Weber, économiste à l'Université du Massachusetts. Les explosions des prix entraînent un rationnement profondément inéquitable."
Cette dynamique de peur des pénuries se révèle sagaïque dans l'histoire. L'augmentation des prix des biens essentiels, tels que le pétrole et le gaz naturel, s'avère alimentée par les comportements d'achat des États qui cherchent à protéger leurs économies, incitant ainsi d'autres à se préoccuper davantage de leurs réserves.
Un exemple frappant est notre gestion des chaînes d'approvisionnement alimentaire et des événements marquants passés, notamment le Covid-19, où les nations se sont retrouvées à rivaliser pour des ressources limitées, des vaccins aux équipements de protection. Comme l’indique Eswar Prasad, spécialiste du commerce international à l'université de Cornell, "chaque pays agit de manière isolée, en mode survie."
"C'est chaque pays qui est en train de passer en mode survie isolément."
La semaine dernière, le FMI, la Banque mondiale et l'AIE ont unis leurs voix pour avertir les nations de ne pas constituer des réserves d'énergie, affirmant que cela ne ferait qu'aggraver la crise mondiale. Kristalina Georgieva, directrice générale du FMI, a déclaré : "Considérez les conséquences."
Alors que la Chine et la Thaïlande limitent leurs exportations de kérosène pour se protéger, les conséquences se propagent à d'autres pays, entraînant des pénuries visibles au Vietnam et au Pakistan, par exemple.
Une inquiétude croissante même en Chine
Les grandes compagnies aériennes européennes, quant à elles, commencent à agir face à ces défis. Lufthansa, par exemple, prévoit de doubler ses tarifs et de réduire son nombre de vols. L'Europe dépend à 75 % du kérosène produit dans le Golfe, principalement acheminé via le détroit d’Ormuz, cœur du conflit entre États-Unis et Iran.
Bien que la Chine accumule déjà une grande quantité de réserves en pétrole et en gaz naturel, elle continue d’importer 13 % de son pétrole d’Iran, ce qui la rend vulnérable à cette crise. Malgré une baisse de 10 % de ses importations de brut cette année, ses capacités de stockage rassurent pour l'instant les autorités.
Urgence aux Philippines
De leur côté, les Philippines, pays dépendant à 90 % des importations du Golfe, ont récemment décrété l'état d'urgence face à l'augmentation inédite des prix des carburants. Le président Ferdinand Marcos Junior tente de réagir en proposant des aides financières pour les chauffeurs de tricycles motorisés, mais la colère des conducteurs mène aussi à des grèves.
En Inde, les autorités ont été amenées à intervenir pour contrôler les commerçants accusés de stocker des bonbonnes de gaz, exacerbant ainsi les pénuries. Aux États-Unis, des retraits de la Réserve stratégique de pétrole sont envisagés.
Les importateurs européens, en concurrence avec les acteurs asiatiques, font grimper les coûts mondiaux de l’énergie, générant ainsi une pression insoutenable sur les prix locaux.
Cela remet en question les fondements de la mondialisation : les frontières n'ont jamais été aussi significatives. Comme le résume Joseph Stiglitz, Prix Nobel, "le système post-Seconde Guerre mondiale supposait que les échanges élimineraient ces distinctions, mais il est évident que la constitution de réserves nationales rétablit leur importance."
Retours en arrière avec la crise du riz de 1972
Cette situation rappelle la crise de 1972, où une sécheresse eut des répercussions terribles sur les récoltes de riz de l’Asie du Sud-Est, amenant la Thaïlande à stopper ses exportations pour protéger ses besoins. En conséquence, le prix du riz quintupla, et les pays comme le Japon et le Royaume-Uni payèrent fort cher, alors que d'autres, comme l'Inde et le Bangladesh, peinaient à nourrir leur population.
De plus, la pandémie de Covid-19 a montré que 76 pays avaient limité les exportations de fournitures médicales essentielles pour protéger leurs citoyens, ce qui a entravé l'approvisionnement de matériels vitaux pour le traitement des patients.
Stiglitz évoque même des "stocks de précaution pour des produits essentiels à la fabrication de vaccins, perturbant la chaîne d'approvisionnement globale."
Vulnérabilité mondiale face à des crises
Les chocs énergétiques, tout comme ceux liés aux vaccins, plongent le monde dans des inégalités profondes. Comme l'affirme Isabella Weber : "Les pays riches achètent aux dépens des plus pauvres."
Dans ce contexte, ceux qui disposent de ressources se retrouvent en position de force, tandis que le reste du monde, cherchant désespérément à survivre, est laissé à ses propres moyens.








