TRIBUNE. Budget, patrimoine, paysage urbain, accès aux arts : c’est à l’échelle communale que se dessine le cadre culturel d'une société, soulignent Marguerite Frison-Roche, fondatrice du think tank Disruptif, et Nicolas Perruchot, ancien député et ancien maire de Blois.
Le premier tour des élections municipales nous rappelle une vérité souvent négligée : en France, la politique se rédige à Paris, mais la culture s'écrit dans les mairies. Les résultats du scrutin révèlent un paysage fragmenté, dominé par des configurations locales variées. Néanmoins, derrière cette diversité électorale se cache une vérité simple : la commune reste le bastion du pouvoir politique, et par conséquent, le lieu où se joue une grande part de la politique culturelle française. Nous assistons à un malentendu : la politique culturelle est souvent cherchée au mauvais endroit.
Certains la cherchent dans les couloirs des ministères, d'autres au sein des grandes institutions parisiennes ou dans les affrontements idéologiques du monde artistique. Toutefois, la première politique culturelle en France ne se négocie pas rue de Valois ; elle se bâtit chaque jour dans nos mairies.
Les chiffres ne laissent place à aucun doute. En 2023, les collectivités territoriales ont investi 10,7 milliards d’euros dans la culture, dont 81 % sont pris en charge par le bloc communal. Les communes seules dépensent chaque année 6,3 milliards d’euros. Bibliothèques, conservatoires, musées municipaux, festivals, entretien du patrimoine : en réalité, la culture française repose principalement sur les initiatives municipales. Toutefois, la définition de la culture d'une ville ne se limite pas à un théâtre ou une programmation artistique. Elle se manifeste dans l'harmonie d'une place, dans des rues bordées d'arbres, dans la lumière qui éclaire un monument ou dans la simplicité d'une enseigne commerciale. En somme, les villes dessinent le visage même de la société.
Pour une doctrine culturelle municipale
La France abrite près de 45 000 monuments protégés, dont plus de 75 % se trouvent dans des communes de moins de 10 000 habitants. Cependant, une partie considérable du territoire a sombré dans une banalité esthétique : entrées de villes encombrées de panneaux publicitaires, zones commerciales uniformes, ronds-points dénudés. Une fatigue visuelle a envahi notre paysage quotidien, marquant une transformation qui va au-delà de l'urbanisme : elle est culturelle.
Une ville peut être administrée correctement et pourtant rester sans âme
À l'aube du second tour, il est urgent d'adopter une véritable doctrine culturelle municipale. Il est crucial de commencer par embellir. Le visage d’une ville n’est pas qu'une question d'esthétique : cela influe sur son attractivité économique et sur la qualité de vie de ses habitants. Ensuite, il convient de transmettre. Restaurer un monument ou valoriser un centre ancien, c'est inscrire une ville dans l'histoire tout en préservant son héritage. Ouvrir également, car une politique culturelle municipale doit favoriser l'accès à la pratique artistique pour tous. Enfin, il est nécessaire d'exiger. Mieux vaut quelques projets durables que l'accumulation d'événements éphémères.
Une ville peut parfaitement être administrée et pourtant manquer d'âme. En revanche, elle peut se gouverner avec une ambition plus simple et élevée : celle d'améliorer le quotidien de ses citoyens. Car au fond, la politique municipale ne détermine pas seulement l’organisation des villes, elle façonne également le décor dans lequel une civilisation choisit de vivre.







