Depuis plusieurs semaines, la Russie opère un tournant radical dans la gestion d'Internet, imposant des restrictions qui transforment le quotidien de millions de citoyens. Des coupures fréquentes du réseau mobile dans les principales villes et le bannissement progressif de Telegram rendent l'accès au Web non seulement instable, mais souvent impraticable.
Les autorités évoquent des raisons de sécurité, notamment face aux menaces d'attaques aériennes ukrainiennes. Toutefois, cette stratégie s'inscrit dans un projet de contrôle plus vaste. "On assiste à un passage d'une simple censure de contenu à une gouvernance coercitive de l'infrastructure", analyse Jeanne Cavelier, responsable Europe de l'Est et Asie centrale à Reporters sans frontières. En centralisant la gestion du trafic Internet via le Roscomnadzor, les autorités renforcent leur capacité à filtrer et à ralentir les communications.
Impact sur les paiements et les communications
Les effets de ces restrictions se font sentir immédiatement. "Les coupures perturbe gravement la vie quotidienne : transactions financières, livraisons et même simples échanges d'informations deviennent difficiles", souligne Anastasiya Zhyrmont de l’ONG Access Now. WhatsApp a subi des blocages totaux, tandis que l'accessibilité de Telegram, un outil crucial pour de nombreux entrepreneurs, diminue de jour en jour.
Olga Prokopieva, directrice de l'association Russie-Libertés, prédit que ces coupures pourraient engendrer des pertes économiques colossales, pouvant atteindre un milliard d'euros par jour. Une inquiétude qui n'a pas été anticipée par les autorités, dont les décisions impactent directement la gestion des affaires courantes.
Un climat de mécontentement croissant
En addition aux coupures d'Internet, le gouvernement applique des mesures de limitation de la vitesse de connexion, créant un accès suffisamment frustrant pour inciter les utilisateurs vers des plateformes nationales, conformes aux exigences du régime. D'après Zhyrmont, plutôt que de bloquer complètement les accès, l'État préfère instaurer un système instable qui, sans être totalement restrictif, limite l'accès à information.
Ce changement suscite de plus en plus de désillusion parmi la population, y compris chez ceux qui, auparavant, soutenaient le gouvernement. Les craintes sont également exprimées concernant les élections législatives de septembre, amenant certains à penser que ces mesures visent à instaurer un contrôle encore plus rigide avant cet événement crucial.
Vers un Internet à la chinoise ?
D'autre part, la Russie explore l'idée de créer son propre "RuNet", un Internet à fonctionnement autonome destiné à remplacer les plateformes étrangères par des services nationaux plus surveillés. "Le Kremlin aspire à imiter le modèle chinois, en substituant les applications étrangères", note Grimaud, doctorante en information-communication et spécialiste de la Russie.
Les experts s'accordent à dire que les nouvelles plateformes, telles que Max, le pendant russe de WhatsApp, pourraient renforcer les capacités de surveillance des autorités. Si la Russie aspire à un contrôle similaire à celui de la Chine, les analyses soulignent également que ses capacités restent limitées par rapport à ce qui a été mis en place en terre chinoise bien plus tôt.
Ainsi, la Russie se retrouve à tracer un "rideau de fer numérique" tout en essayant de limiter les risques de révolte populaire face à cette réduction progressive des libertés, toujours au profit du contrôle de la communication et de l'information.







