Sur le mur d’un bâtiment à Douchanbé, capitale du Tadjikistan, une mosaïque impressionnante faisant l’éloge des cosmonautes soviétiques est sur le point d'être effacée par un projet immobilier moderne. Nombreux sont ceux, comme Rakhmon Satiev, qui regrettent que ces œuvres, vestiges d’un passé glorieux, soient vouées à disparaître. "Ne pourrait-on pas au moins la sauver pour la réinstaller ailleurs ?", interroge-t-il, conscient que son immeuble sera bientôt rasé.
Depuis plusieurs années, l'Asie centrale semble embrasser une dynamique de destruction, remplaçant des exemples iconiques d'architecture soviétique par de nouveaux bâtiments, souvent sans âme ni histoire. Selon Djamched Djouraïev, un des rares experts en art tadjik, "la tendance actuelle n'invite guère à la conservation et privilégie le renouveau, au mépris de notre héritage culturel".
En effet, de Lénine aux mosaïques emblématiques, chaque élément du patrimoine architectural est de plus en plus considéré comme un poids, une relégation nécessaire au profit de structures modernes. La lutte pour la réinvention urbaine ne laisse guère place à la nostalgie. "Si le bâtiment est ancien et qu'il ne correspond pas à la vision moderne, il est démoli", explique-t-il.
Cette transformation est particulièrement manifeste dans les cinq États d’Asie centrale – Kazakhstan, Kirghizstan, Ouzbékistan, Tadjikistan et Turkménistan. Le paysage urbain se trouve de plus en plus chaotique, mélant constructions contemporaines, édifices d’époque soviétique et structures en décomposition. Altynaï Koudaïberguenova, cofondatrice d’Artkana, une initiative visant à préserver l’architecture au Kirghizstan, déplore la perte d’innombrables monuments. "Il y a un potentiel touristique indéniable ici, avec tant de magnifiques exemples d’architecture socialiste-moderniste à Bichkek", mais elle s’inquiète de la rapidité des démolitions.
Les motivations derrière cette révolution architecturale sont souvent idéologiques. Les dirigeants centrasiatiques s’efforcent de se distancier d’un passé soviétique qui ne correspond plus à leur récit national, créant de nouveaux espaces de pouvoir qui mettent à l'écart les références au communisme. Ainsi, les discours officiels évoquent des impératifs de confort et de développement économique, tout en précisant que la rénovation des vieilles structures est souvent plus coûteuse que de tout reconstruire.
Quant à l'art, il est souvent sacrifié au profit de la rentabilité économique. "Roustam Emomali, le maire de Douchanbé, se focalise sur l'esthétique moderne et le confort, reléguant les mosaïques au second plan", déclare Safarbek Kossimov, un sculpteur reconnu. Par ailleurs, l’influence croissante des hommes d'affaires, souvent en collusion avec le pouvoir, a conduit à un appauvrissement de l’espace culturel.
À Bichkek, le peintre Erkinbek Boljourov souligne la nécessité de préserver le peu qu’il reste des témoignages artistiques. "Nous voulons que notre ville prospère sans sacrifier notre mémoire. Chaque structure porte une histoire", explique-t-il. La voix des citoyens est largement étouffée dans un contexte politique de plus en plus restrictif.
Pourtant, il y a un espoir. Djamched Djouraïev affirme que, malgré les tendances actuelles, une renaissance architecturale pourrait avoir lieu si les urbanistes prenaient en compte ces mosaïques et autres héritages. Un avenir où ces éléments se mêleraient à une modernité réfléchie pourrait redonner vie à une histoire riche et complexe.







