TRIBUNE. Le libéralisme, tel qu'on le connaît, ne peut pas être considéré comme une utopie, mais plutôt comme une analyse pragmatique des passions humaines et un mécanisme de régulation du pouvoir.
Dans Que faire de nos élites politiques ?, l’ouvrage de Kevin Brookes, on perçoit un écho inattendu à Lénine. Ce livre témoigne de la désillusion grandissante envers une classe dirigeante souvent perçue comme déconnectée, voire corrompue. Les récentes études, comme celles du CEVIPOF, montrent un éloignement alarmant des citoyens par rapport à leurs représentants : seulement 20 % estiment que les dirigeants respectent leurs promesses.
Brookes, qui dirige Génération Libre, avance que la crise de légitimité ne naît pas d'un simple scandale, mais d'une accumulation de trahisons des attentes populaires. Il évoque le concept de circulation des élites, soulignant la nécessité de renouveler une classe politique souvent auto-reproductive, qui promeut ses propres intérêts sous couvert d'intérêt général.
Les économistes James Buchanan et Gordon Tullock ont révisé la compréhension des motivations politiques, les qualifiant de marches d’échanges où la capture des ressources par des groupes organisés est une problématique centrale. Selon eux, l'État ne doit pas seulement corriger des défaillances : il doit se réinventer pour éviter la bureaucratisation excessive qui freine l'élan économique.
Brookes introduit l'idée que le libéralisme ne doit pas être réduit à une simple défense des entreprises ou à un appel à la réduction fiscale. Il doit également favoriser l’émancipation de l’individu face à l’oppression des codes bureaucratiques. Ce « libéralisme hémiplégique », qu’il critique, illustre une profonde dysfonction du débat public français.
Son plaidoyer rappelle également l’étouffement qu’exercent des élites sur une France productive : un appareil d'État qui entre dans la sphère de la vie quotidienne au point de normaliser, taxer et contrôler. Cela entraîne inefficacité économique et un endettement croissant. En effet, en 2024, le déficit public français devrait dépasser les 5 % du PIB, tandis que la dette atteint déjà 115,6 % du PIB, un fait jugé alarmant par les autorités européennes.
Une nouvelle archéologie institutionnelle
Brookes appelle à une 'nouvelle archéologie institutionnelle' : il ne s'agit pas d'un simple changement d'individus, mais de repenser les structures mêmes de la gouvernance. Cela implique d'identifier quelles décisions doivent être prises au plus proche des citoyens. De plus, une simplification de la fiscalité et une séparation des pouvoirs sont des points essentiels de cette transformation nécessaire.
Les récentes enquêtes d’opinion révèlent un désir croissant parmi les Français de voir un changement en profondeur. Par exemple, 91 % estiment que le travail ne rémunère pas suffisamment, tout en exprimant une forte défiance envers les responsables politiques. Ce climat témoigne d’une volonté d’efforts réformateurs tangibles, loin des promesses non tenues.
Ce livre de Brookes ne se limite pas à une critique des élites ; il propose une vraie stratégie pour réduire leur emprise. La nécessité d'une action citoyenne pacifique pour reconquérir des domaines d'autonomie est cruciale. Comme le souligne Tocqueville, il faut favoriser des corps intermédiaires robustes et réhabiliter la responsabilité individuelle. Ce n'est pas simplement une question de remplacer 'les mauvais' par 'les bons', mais de créer des mécanismes qui rendent difficile la prédation institutionnelle.
Le discours de Brookes évoque un défi institutionnel fondamental : comment passer de la critique à l'action sans sombrer dans le ressentiment ? Une telle dynamique demande une mobilisation collective qui n'encourage pas la violence, mais met en valeur la capacité d'initiative individuelle. En fin de compte, la question est moins de savoir comment réformer nos élites que de transformer les structures qui régulent leur pouvoir. Sans cela, la dynamique française peut demeurer un paradoxe cuisant : une société riche de créativité, de talents et d'énergie, bridée par un système qui entrave son épanouissement.







