Protéger coûte que coûte ses marges, même au détriment de la santé publique et de l'environnement : c'est le cri d'alarme lancé par près de quinze dirigeants de la distribution et de l'agro-industrie dans un rapport publié récemment. Ces professionnels, s'exprimant anonymement, demandent un encadrement étatique pour changer les pratiques de leur secteur.
Traditionnellement, la grande distribution et l'industrie agroalimentaire s'accusent mutuellement de leurs dérives lors des négociations commerciales qui déterminent les prix de produits emblématiques dans les supermarchés. Cependant, dans un rare concert de voix, ces responsables s'accordent sur un point : la recherche incessante des prix les plus bas entrave la transition écologique et sociale, engendrant ainsi des coûts cachés, notamment en matière de santé.
Cette initiative émane de l'organisation Inside Track, qui regroupe des collectifs d'"insiders" anonymes désireux d'initier des changements dans leur secteur. Un premier rapport similaire a été réalisé au Royaume-Uni, visant à dénoncer les pratiques néfastes des filières de la viande et du lait.
Dans cette campagne visant à alerter le public en France, plusieurs de ces insiders confient à l'AFP ressentir une "dissonance cognitive" entre leurs valeurs personnelles et les pratiques de leurs entreprises. L'un d'eux explique : "Globalement, la distribution profite à ses dépens, il n'y a qu'une solution : que l'État intervienne et renforce les contrôles." Le rapport cible la grande distribution comme le principal acteur responsable de la situation actuelle.
Les faits évoqués dans ce rapport sont suffisamment documentés. Les distributeurs réduisent leurs marges sur des produits emblématiques tels que Coca-Cola ou le Nutella, pour augmenter les prix des produits bio et de qualité. En outre, ils se cachent derrière un faux argument : celui du pouvoir d'achat, tout en rendant les options alimentaires plus saines moins lucratives et moins compétitives.
Le rapport souligne également que, malgré la pression exercée par les distributeurs, les grands industriels doivent toujours assumer leur part de responsabilité. Un des insiders a déclaré : "Pourquoi une sauce tomate est-elle sucrée ? Car cela coûte moins cher. Mais cela entraînera un coût pour la santé à long terme."
Les témoignages révèlent des pratiques néfastes : des recettes transformées avec des ingrédients de moindre qualité, des approvisionnements délocalisés vers des pays où les normes de qualité sont moins strictes, et des tailles de portions modifiées sans réelle valeur ajoutée pour le consommateur. "Nous assistons à une réponse tactique à la guerre des prix", conclut un insider.
Les responsables dénoncent aussi des initiatives censées encourager les agriculteurs vers des pratiques durables, souvent limitées à quelques ingrédients. Cela représente, selon eux, un véritable "greenwashing". Un insider admet : "Il existe beaucoup de fonds pour ces programmes, mais nous n'allons pas assez loin dans les changements nécessaires. On applique simplement des rustines."
De plus, certaines entreprises ont récemment choisi de revenir à l'agriculture conventionnelle, en raison de la difficulté à rentabiliser leurs initiatives écologiques. "Le bien-être animal est le premier à être sacrifié", révèle-t-il.
Face à cette situation, ces insiders s'interrogent sur leurs choix professionnels, certains envisageant même de quitter leur poste. Ils relèvent que les consommateurs ne peuvent pas être totalement exonérés de leur responsabilité, expliquant : "Vos choix ont été orientés ; demandez-nous des comptes." Ils insistent néanmoins sur le rôle clé de l'État, plaidant pour un meilleur encadrement de l'affichage nutritionnel, environnemental et social, ainsi que pour des contrôles plus stricts des publicités.
Le rapport conclut en proposant des mesures comme un encadrement des marges sur les produits sains ou l'établissement de paniers à prix coûtant pour des produits du quotidien, ainsi qu'une TVA différenciée selon l'impact environnemental des produits. Ces propositions visent à assurer une transition vers une alimentation durable et à améliorer la santé publique.







