Au cœur d'un restaurant animé de Katmandou, Billi Bierling, alpiniste allemande de 58 ans, mène des échanges méticuleux avec des grimpeurs. Chaque ascension qu'elle consigne dans "The Himalayan Database" est une pièce de l'héritage d'alpinisme, une œuvre essentielle depuis plus de six décennies.
Cette lourde responsabilité lui a été confiée par Elizabeth Hawley, journaliste américaine et pionnière, décédée en 2018. "C'était sa passion", se remémore Bierling après une interview avec deux grimpeurs, un Russe et un Ukrainien, sur leur récente conquête du Manaslu, le huitième sommet mondial.
Surnommée la "Sherlock Holmes du monde de l'alpinisme" par les légendes d'Everest, Edmund Hillary et Tenzing Norgay, Hawley n'a pourtant jamais gravi de sommet. "Elle n'a même jamais visité un camp de base", précise Bierling, qui a hérité de ce projet titanesque.
La base de données qu’elle alimente est devenue incontournable pour les grimpeurs, les historiens et les chercheurs. "C'est un travail de fourmi", admet Bierling, évoquant les années de collecte d'informations précieuses. Leur rencontre date de 2001, lorsqu'elle se préparait pour le mont Baruntse.
Hawley avait un style inimitable, interrogeant tous les grimpeurs, qu'ils soient célèbres ou anonymes, avec la même rigueur. Dans un contexte où le nombre d'ascensions augmente chaque année, la recherche de la véracité auprès des grimpeurs n’a jamais été aussi cruciale.
Dans les années 1970, l'Américaine attendait à l’aéroport de Katmandou, repérant ceux qui descendaient avec des chaussures d'alpinisme. Mais au fur et à mesure qu'elle gagnait en notoriété, les grimpeurs venaient à elle. En 1991, Richard Salisbury, un autre alpiniste, a compris l'importance de la numérisation des archives, qui a nécessité près de onze années de travail acharné.
"Il était essentiel que chaque alpiniste voit son ascension reconnue dans la Himalayan Database", partage Garrett Madison, un alpiniste expérimenté qui organise des expéditions au Népal depuis deux décennies.
Tatsuro Sugimoto, alpiniste japonais ayant récemment réalisé la première ascension du Jarkya, souligne l'importance de cette base pour les grimpeurs en quête de nouveaux records. Toutefois, avec l'afflux constant de grimpeurs, la tâche de Bierling devient de plus en plus difficile. "Je me suis souvent demandée si c'était encore possible", affirme-t-elle, réalisant qu’il faudrait une équipe bien plus grande pour suivre le rythme.
Aujourd'hui, la Himalayan Database s'appuie sur des chiffres fournis par le ministère népalais du Tourisme, notamment avec un record de 492 permis d'ascension de l'Everest pour cette saison. "Tout évolue si rapidement. Les alpinistes passent, arrivent et repartent", ajoute Bierling.
Les archétypes de l'alpinisme audacieux continuent de capturer l'imaginaire, mais les valeurs d’Hawley demeurent ancrées dans le fonctionnement de la base de données : une confiance indéfectible envers les alpinistes. En cas de doute, l'équipe s’efforce de vérifier les informations.
Certaines ascensions, entretanto, sont estampillées "contestées", témoignant de la minutie de Bierling et de son équipe. "Je me demande souvent ce que Miss Hawley penserait de tout cela", conclut-elle avec une réflexion nostalgique.







