Allongée dans l’herbe, je me retrouve sous les missiles...
Mon téléphone a vibré depuis un moment, signalant une alerte imminente. Un missile survole nos têtes, et lorsque l’avertissement retentit, c’est signe qu’il va s’abattre près de chez nous.
Depuis quelques jours, les alarmes n’entraînent plus systématiquement des alertes, et une certaine indifférence s'est installée. Chacun de nous fait ses choix, espérant que cette fois-ci, l’alerte ne se déclenchera pas.
Pour ma première sortie à vélo depuis le début des hostilités, je me sens privilégiée. L'alerte retentit alors que je suis presque chez moi, mais je sais que je ne pourrais pas atteindre mon domicile à temps ; il devient urgent de trouver refuge.
A peine ai-je laissé mon vélo en plein milieu de la route que je réalise que trouver un abri public est ambitieux, et je dois réagir rapidement. Heureusement, je ne suis pas seule ; Zwicka m'accompagne.
Un carré d’herbe semble nous accueillir, encore casqués, nous nous allongeons à même le sol, suivant les consignes données à la population. Les yeux rivés vers le ciel, je me surprends à trouver cet instant quelque peu agréable, un doux rayon de soleil caressant nos visages.
Le ciel d’Israël est capricieux, oscillant entre printemps et hiver, passant en quelques minutes de la tranquillité à l’agressivité soudaine. La guerre ici ne ressemble pas à ce que nous avions imaginé. Elle se niche dans des détails, s’exprime sur les visages fatigués et dans l’angoisse palpable à chaque bruit inattendu, témoignant de l’hyper vigilance dans laquelle nous évoluons.
Allongée, je ne peux m’empêcher de contempler ce ciel parfait : les nuages dissimulent les missiles, et les détonations dissipent tout doute concernant la menace qui plane au-dessus de nous.
Cette situation dure quelques minutes. Les oiseaux s’envolent dans tous les sens, le désordre envahit à la fois le sol et le ciel. Zwicka, dans un élan de dérision, me rappelle que lorsque l’urgence frappe, la sagesse israélienne s’exprime. Ce matin, sa maxime est simple, mais profonde : proporziot.
Il note avec raison que durant la Deuxième Guerre mondiale, les civils n’avaient pas notre chance d’avoir un système anti-missile aussi développé, ni d'infrastructures adaptées. Nos téléphones sont devenus des alliés inestimables. Ils nous alertent en temps réel sur les missiles tirés et signalent les zones touchées.
Des rumeurs circulent déjà sur la durée de ce conflit, qui pourrait s’étendre sur des semaines. Cette perspective d'une guerre d’usure m'a poussée, ce matin, à refuser de vivre dans la peur des alertes. C'est également la raison pour laquelle je n'ai pas eu le temps d'atteindre un abri. Ce matin, les explosions étaient si puissantes que Zwicka a convoqué un missile fragmenteur iranien, réputé plus difficile à intercepter.
À une certaine altitude, ces missiles libèrent des petites bombes, causant un maximum de dégâts. Les yeux fixés sur ce ciel où les oiseaux se sont tus, je réalise que je ne ressens pas de peur, malgré les détonations.
Peut-être est-ce dû au fait que le bruit s'est éloigné ou que notre système de défense est efficace. Ce n'est probablement pas cela. Dans chaque Israélien, y compris les enfants, il existe une mémoire du chaos souvent interprétée comme de la résilience. Depuis deux ans et demi, nous vivons en proie aux convulsions de l'histoire.
Nous avons appris à privilégier l'instant présent, au côté de ceux qui partagent notre sort. Cette guerre est un fardeau de plus sur des âmes déjà marquées. Au-delà du danger physique, elle creuse encore plus notre isolement vis-à-vis du reste du monde. Depuis le 7 octobre, chaque alerte revigore une mémoire collective, comme si chaque Israélien devait porter l'empreinte silencieuse des tragédies vécues.
Gisant dans l’herbe, je prends conscience que mon corps en sait déjà beaucoup sur cette mémoire collective. Je ne tremble pas, je ne ressens pas la peur. J’éprouve une confiance parfois inconsciente. Je réalise, sous ce grand palmier qui me surplombe, que cette guerre se distingue de celle des douze jours, tout en résonnant avec ses échos.
En juin 2025, nous étions isolés. Douze jours suspendus, de tensions rares, où nous avons tenté de provoquer des frappes contre le régime iranien qui menait notre existence en otage. Une guerre précoce et ciblée, où seule l’intervention des B2 américains a brisé notre solitude.
Celle-ci est singulière. Depuis juin 2025, notre alliance avec l’Amérique s’est renforcée sous la présidence de Trump, tandis qu’un accord tacite se tisse entre le peuple israélien et le peuple iranien, subjugué par un gouvernement qui s’oppose à nous.
Les échos de soutien de l'Europe se font aujourd'hui rares, comme si l'idée que ce petit État devait à présent lutter seul, en quête de liberté, s'était peu à peu imposée. Comme si le monde croyait que nous pouvions nous passer de leur aide et de leur compassion.
Finalement, le silence se fait. Les oiseaux reviennent. Nous nous redressons, récupérons nos vélos, prêts à repartir, à affronter de nouvelles alertes, de nouveaux missiles, de nouveaux bilans de pertes. Dans ce monde où l'indifférence semble croissante, nous restons les témoins notables de notre propre tragédie.







